Bonnardot commente "L'incendie de l'Hôtel-Dieu"

Publié le par Bloggesse

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L'incendie de l'Hôtel-Dieu (1772)

6. — « L'incendie arrivé dans la nuit du 29 au 30 décembre 1772, dit Hurtaut, dans son Dictionnaire de Paris, imprimé en 1779, a été plus funeste (que celui d'août 1737) par le grand nombre de malades qui ont péri sous les ruines de plusieurs salles, désastre qui n'a pu être oublié jusqu'à présent, mais que l'humanité de Sa Majesté Louis XVI se propose de réparer par la construction (non exécutée) de plusieurs Hôtels-Dieu en différents quartiers de la ville. »

L'édit publié à ce sujet est de 1773. Dulaure porte le nombre des morts à plusieurs centaines ; ce serait une catastrophe encore plus affreuse que celle du 8 mai 1842 sur le chemin de fer de Versailles.

Le tableau de Raguenet représente cet incendie, vu du pont Saint-Michel, au moment où il se développe avec fureur. Les flammes éclairent la portion de Paris que nous avons sous les yeux ; mais l'effet est assez médiocre. A gauche on domine une partie du Marché-Neuf, garni, le long du quai, de baraques, formées de quatre bâtons fichés en terre, soutenant une toiture en toile : telles étaient les boutiques du Marché-Neuf. Le point de perspective ne permet pas de voir un assez ancien bâtiment, servant alors de boucherie, et depuis devenu la Morgue.

Au-dessus des maisons peu curieuses qui bordent le Marché-Neuf, s'élève une tour carrée, de la fin du XVIe siècle, massive et surchargée d'un toit de tuiles : c'est le clocher de Saint-Germain-le-Vieux. Attenant à la culée septentrionale du Petit-Pont, et en retour d'équerre, se présente un groupe de trois hautes maisons, qui subsistaient encore il y a deux ou trois ans. La rivière baigne leurs bases, et leurs rez-de-chaussée, bâtis de fortes pierres, forment la levée du quai. Ces trois bâtiments nus et sans aucun cachet ne sont pas à regretter : ils n'offraient d'autre curiosité que leur position, et d'ailleurs ils ont été plusieurs fois dessinés et même photographiés, avant leur disparition.

Ce groupe malheureusement nous dérobe ici la vue de deux édifices importants, situés rue du Marché-Palu : un portail gothique, très-orné, bâti sous le règne de Louis IX contre le pignon de la salle de l'Hôtel-Dieu, dite salle Saint-Louis, et, tout à côté, vers le nord, un autre portail richement décoré en style Renaissance, élevé par le cardinal Du Prat, de qui la salle dite du Légat tenait sa dénomination. Un dessin très-curieux, que possède M. Albert Lenoir, représente en grand ce que l'incendie épargna de ces deux portails , dont j'ai vu, je crois, quelques débris dans mon enfance.

Au delà du Petit-Pont (celui rebâti sans maisons, après l'incendie de 1718), on aperçoit le bâtiment méridional de l'Hôtel-Dieu, dont la base, construite en pierres solides, au XIIIe ou XIVe siècle, existe encore en partie avec ses vieilles voûtes et ses descentes à la rivière. Des flammes s'élancent du toit et de toutes les fenêtres de ce vaste bâtiment sans caractère architectonique, du moins sur la toile de Raguenet (1).

Sur la droite, on voit, tout à fait de profil, une maison appuyée sur la maçonnerie du quai. A son encoignure apparaît un angle de pierre arrondi : c'est une portion si minime du Petit-Châtelet, qu'il faut savoir qu'il était là, pour s'en apercevoir. Au delà du Petit-Pont est le pont Saint-Charles, et derrière, interceptant l'aspect de l'horizon, un grand bâtiment, dépendant de l'Hôtel- Dieu, et que l'incendie n'atteignit pas.

Des groupes assez nombreux de divers personnages couvrent les deux ponts nommés ci-dessus, et se dirigent vers le lieu du sinistre. Les fenêtres des maisons commencent à se garnir de curieux vivement impressionnés ; les marchands du Marché-Neuf ont entr'ouvert leurs boutiques, et, debout sur le seuil de leurs portes, font tous à peu près le même geste : ils élèvent le bras droit du côté de l'incendie. Les personnages des fenêtres ayant des poses analogues, il en résulte un effet grotesque, qui rappelle les uniformes attitudes des comparses ou des cantonniers de chemins de fer, qui font leurs signaux. Sans doute, en pareil cas, il est naturel que chacun exprime son émotion par des signes à peu près semblables; mais un habile compositeur saisirait un autre moment de la scène, et éviterait la monotonie, sans néanmoins s'écarter de la nature.

Au résumé, cette toile est, à mon avis, sèche, sans animation et sans effet. Elle pouvait nous olfrir de curieux détails topographiques, mais son point de perspective nous les cache tous. Au reste, les artistes de cette époque avaient plus à cœur de dissimuler les édifices du Moyen-âge, que de les mettre en évidence, car ils en regardaient le style comme grossier et barbare. Heureusement la catégorie des dessins et des estampes nous fournira des pièces plus curieuses sur l'incendie de 1772, et sur les vieux bâtiments voisins du Petit-Pont.

Ce tableau est le seul qui porte une inscription, sur une tablette, placée au-dessus de la bordure ; on y lit : Incendie de l'Hôtel-Dieu en 1769 : il y a là une erreur de trois ans en moins.


(1) Peut-être avait-il été rebâti, sauf le rez-de-chaussée, après l'incendie de 1717.

 

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Après ce commentaire impitoyable d'Alfred Bonnardot, celui d'Alexandre Tuetey (1842-1918), Conservateur des Archives Nationales, plus journalistique, révèle les causes de la catastrophe.

La conflagration fut épouvantable

« L'Hôtel-Dieu, dont on fait remonter la fondation à une haute antiquité, fut, sous la monarchie, l'asile du pauvre par excellence, celui qui recevait tous les malades, quelle que fut leur origine, à l'exception toutefois de ceux qui étaient atteints d'affections syphilitiques, scrofuleuses ou épileptiques. De tout temps, surtout au XVIIIe siècle, on s'était élevé contre l'exiguïté de son emplacement, l'insalubrité des salles encombrées de malades, et l'accumulation dans un espace aussi resserré de cuisines, de bûchers, de buanderies, d'étuves à sécher, de magasins de toutes sortes, de tueries de gros bestiaux, de fonderie de suif, enfin d'une infinité d'objets nécessaires au service d'un aussi grand établissement.

L'installation de toutes ces annexes dans les souterrains, immédiatement au-dessous des salles de malades, constituait un danger permanent ; on en eut la preuve irrécusable dans maintes occasions, surtout lors du terrible incendie de la nuit du 30 décembre 1772, qui dévora une partie des bâtiments de l'Hôtel-Dieu. Le feu se déclara précisément dans la chandellerie et embrasa en un clin d'oeil les boucheries, les écuries, un grenier à fourrages, le bâtiment de la communauté des religieuses et les salles des malades connues sous le nom de l'infirmerie, des salles Jeanne et du Légat. On eut à peine le temps d'évacuer ces pièces et de transporter les malades dans l'église de Notre-Dame; quelques-uns sortirent par la porte de la chapelle de la Vierge donnant sur la rue du Marché-Palu, qu'on dut enfoncer à coups de hache, d'autres s'échappèrent par deux grilles près de la rivière, rue de la Bûcherie, vis-à-vis l'église de Saint-Julien-le-Pauvre, brisées en toute hâte. La conflagration fut épouvantable ; ce fut seulement au bout de deux jours qu'on parvint à se rendre maître du feu et l'on eut grand' peine à préserver les maisons de la rue Neuve-Notre-Dame. Dans l'après-midi du 31 décembre, les 450 malades qui avaient trouvé un asile dans la cathédrale furent réintégrés à l'Hôtel-Dieu ; les 3, 4 et 5 janvier, on releva dans les décombres fumants de la salle du Légat douze cadavres, la plupart féminins, complètement calcinés ; on eut encore à déplorer la mort de deux malheureuses qui, la nuit même de l'incendie, s'étaient sauvées en chemise et réfugiées chez une ferrailleuse de la rue de la Bûcherie, où elles périrent de saisissement et de froid. Nombre de pompiers furent victimes de leur dévouement, deux furent écrasés par la chute de pans de murs et six autres blessés plus ou moins grièvement (1).

(1) Cf. le procès-verbal du commissaire Dorival, du 30 décembre 1779, qui donne jour par jour les plus curieux détails sur cet incendie. (Archives nationales , Y 12465)  »

            Alexandre Tuetey, L'Assistance publique à Paris pendant la Révolution, Imprimerie Nationale, Paris, 1897

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Brice 02/04/2011 16:18



Bravo pour ce magnifique article sur l'Hôtel Dieu !!! Un travail remarquable !!!