Infirmité (2/4)

Publié le par Bloggesse

 CI-GÎT
NICOLAS-JEAN-BAPTISTE
RAGUENET

NÉ LE 23 JUILLET 1715
À PARIS
(PAROISSE SAINT SULPICE)

  MORT LE 17 AVRIL 1793
À GENTILLY
(HOSPICE DE BICETRE)

C'est l'assistance publique qui recueillit Raguenet à la fin de sa vie. Comment arriva-t-il à l'hospice ? Fut-il "ramassé" par la maréchaussée qui arrêtait les mendiants ? Fut-il secouru par le Bureau de Charité de sa paroisse ? Après sa mort, où fut-il enterré ? Autant de questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre avec l'aide des registres de Bicêtre, au long de 4 articles :

- Raguenet à l'hospice
- Infirmité
- Raguenet dans la tourmente révolutionnaire
- Fosse commune pour Raguenet

Le choix était large, parmi les Salles (ou Emplois) de Bicêtre : Incurables, Aveugles, Imbéciles, Epileptiques, Galeux, Vénériens, etc.... : c'est dans la salle des Paralytiques que Raguenet fut admis. Ce détail nous révèle qu'il fut infirme vers la fin de sa vie.

A quand remontait-elle et quelle fut la cause de sa paralysie ? Nous l'ignorons. Au plan physiologique, la médecine enseigne que la paralysie n'est pas spécifique de la vieillesse : elle pourrait aussi être consécutive à un accident ou à une lésion neurologique, par exemple ; cependant , la paralysie demeurerait plus fréquente chez les personnes âgées, du fait de la "fonte musculaire". C'est ainsi que, par des actes notariaux non signés par la mère de JBN Raguenet en 1710 ("a déclaré ne [...] pouvoir [signer] à cause de la paralizie qu'elle a sur la moitié de son corps du costé gauche"), nous apprenons que celle-ci vécut hémiplégique durant les dix dernières années de sa vie. Quant au père de JBN Raguenet, il mourut lui aussi "malade au lit, de corps" d'une affection requérant "Médecin et Chirurgien quy ont fait plusieurs visites et pansements audit défunt pendant sa maladie". On peut donc dire que Nicolas Jean-Baptiste avait une forte hérédité familiale en matière de paralysie des membres.

Mais s'il trouva un toit à Bicêtre chez les paralytiques, Raguenet dut aussi faire connaissance avec l'insalubrité, la promiscuité et la vénalité de l'hospice.

« L'admission ne vaut que le droit de coucher 4 dans un lit : l'ancienneté, et surtout la préférence des gouverneurs et soeurs officières, accordent le triste privilège de coucher dans des dortoirs où les lits ne se partagent qu'entre 3 et 2 ; mais pour coucher seul, il faut acheter à la maison un lit qui se paie cinquante écus, et dont la Maison hérite à la mort du pauvre qui l'achète. »

Le grand renfermement : Histoire de l'hospice de Bicêtre, 1657-1974, par Jean Delamare et Thérèse Delamare-Riche, Maloine, Paris, 1990

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Le chateau de Bissetre

« La salle Saint Paul contient environ cent trente paralytiques, à qui les secours manquent souvent parce qu'il n'y a dans cette salle que des gens de service qu'on ne choisit malheureusement pas comme on le voudrait et qui souvent sont de mauvaise humeur, sans pitié, sans religion, et ne songent qu'à profiter de la situation ou des besoins pressants des pauvres et à en extorquer de l'argent pour le moindre service rendu. »

      Le grand renfermement : Histoire de l'hospice de Bicêtre, 1657-1974,
par Jean Delamare et Thérèse Delamare-Riche, Maloine, Paris, 1990 

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Petits et grands paralytiques au 2e emploi

« La population est aussi variée à Bicêtre, au point qu'en 1737, on tente une répartition rationnelle en 5 "emplois"; dans le premier, la maison de force, les cachots, les cabanons, et les cellules pour ceux qu'on enferme sur lettre de cachet ; le second et le troisième emplois sont réservés aux "bons pauvres", ainsi qu'aux "grands et petits paralytiques" ; les aliénés et les fous sont parqués dans le quatrième ; le cinquième emploi groupe les vénériens, convalescents et enfants de la correction (2). Lorsqu'il visite la maison de travail de Berlin, en 1781, Howard y trouve des mendiants, des «paresseux», des "fripons et des libertins" des "infirmes et des criminels, des vieillards indigents et des enfants". Pendant un siècle et demi, et dans toute l'Europe, l'internement développe sa fonction monotone : les fautes y sont nivelées, les souffrances allégées. Depuis 1650 jusqu'à l'époque de Tuke, de Wagnitz et de Pinel, les Frères Saint-Jean de Dieu, les Congréganistes de Saint-Lazare, les gardiens de Bethléem, de Bicêtre, des Zuchthäusern, déclinent le long de leurs registres les litanies de l'internement : "Débauché", "imbécile", "prodigue", "infirme", "esprit dérangé", "libertin", "fils ingrat", "père dissipateur", "prostituée", "insensé". Entre eux tous, aucun indice d'une différence : le même déshonneur abstrait. L’étonnement qu'on ait enfermé des malades, qu'on ait confondu des fous et des criminels, naîtra plus tard. Nous sommes pour l'instant en présence d'un fait uniforme. »
(2) Cf. BRU, Histoire de Bicêtre, Paris, 1890, pp. 25-26.
                                      Histoire de la Folie à l´Age Classique, par Michel Foucault, Paris, 1961

     « Le premier ''employ'' comprend, outre le personnel de service, les pensionnaires aux lettres de cachet et les prisonniers de la Force [nom de la prison] soit, pour les deux catégories, un peu moins de 200 personnes.
     Le second groupe, le dortoir de Saint Joseph, les Grands Paralytiques et les Petits Paralytiques, environ 250 pauvres.
     Au troisième, les dortoirs de Saint Mayeul, Saint Philippe, Saint André, Saint Nicolas, Saint René ''où sont les tisserands'' et Saint Augustin ''où sont les enfants de choeur'', près de 500 personnes.
     Le quatrième accueille, au Bâtiment Neuf et au Pavillon de Saint Prix (...) autant de pauvres, insensés et personnes en démence.
     Enfin, le dernier renferme plus de 300 gâtés [atteints de maladies vénériennes] hommes et femmes, à Saint Eustache pour les uns, à la Miséricorde pour les autres ; s'y ajoutent la centaine de correctionnaires [enfants enfermés à la demande des familles, parfois à perpétuité].
     Au total, un peu moins de deux mille personnes si nos évaluations sont justes. »

                                     Le Château de Bicêtre. Maison de l'hôpital général et sa population au milieu du XVIIIe siècle, par Daniel Letouzey, Mémoire de maîtrise, Lettres, Paris, 1970


Un peu d'histoire

L'Hôpital général (1656-1790)

« Louis XIV scelle le 27 avril 1656 un édit confirmant la création d'une institution vouée à l'assistance des pauvres, appelée l'Hôpital Général. Destinée à oeuvrer en faveur de la suppression de la mendicité à Paris et dans ses faubourgs, l'institution s'apparente à une direction exerçant à la tête d'un groupe hospitalier. En effet, l'édit de 1656 prévoit la centralisation de l'administration de l'ensemble des maisons de secours pour agir en faveur de l'enfermement des pauvres. Elle regroupe à son origine cinq maisons : la Salpêtrière, Bicêtre, la Pitié, la maison Scipion et la savonnerie de Chaillot (...).

L'Hôpital Général, de fondation royale, doit son autorité au gouvernement civil et à l'Eglise. Sa direction revient à plusieurs administrateurs. Parmi eux figuent quatre chefs supérieurs : l'archevêque de Paris, le procureur général du Parlement, le lieutenant de Police et le prévôt des marchands. Ces dirigeants s'assemblent en un bureau chargé de l'administration des maisons de secours gouvernées selon les règlements de l'édit de 1656 (...).

Conformément aux articles énoncés dans l'édit portant établissement de l'Hôpital Général, l'institution ordonne l'enfermement des mendiants valides et invalides, hommes et femmes, dans un hôpital pour être employés à divers travaux pour le service intérieur de la maison.

Autrement dit, sous la protection du Roi et grâce à l'action des archers chargés de maintenir la police intérieure, elle devient un lieu où les pauvres mendiants perdent leur liberté. Voilà toute l'ambiguïté d'une institution qui, au nom de l'extinction de la mendicité, se manifeste au moyen d'acte répressifs »

       Des hôpitaux à Paris, Etat des fonds des archives de l'AP-HP, XIIe-XXe siècles
, par Sophie Riché et Sylvain Riquier

« On compte en outre à Paris 12 bureaux de bienfaisance et 34 maisons chargées de la distribution des secours à domicile, 4 sociétés pour le soulagement des femmes en couches, 25 sociétés pour le soulagement et l'éducation des enfants, 11 sociétés pour la visite des pauvres, des malades et des vieillards, 7 maisons de correction et de réhabilitation, 11 congrégations religieuses vouées spécialement au service des pauvres, 33 écoles gratuites des frères, 28 écoles de sœurs, 12 écoles d'adultes ou d'apprentis, etc., etc.
                       Théophile Lavallée, Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours
, 2e partie, Paris, 1857

 

Sources et liens :

Vers la fondation des Invalides, Maurice Vallery-Radot, Diocèse aux armées, EGMIL, novembre 2001

Histoire de Bicêtre, Hébergement pédagogique, Rectorat de Paris

Dans la nuit de Bicêtre, par Marie Didier, Gallimard, Paris, 2007

Les "bons et les mauvais" pauvres en 1790, Centre national de documentation pédagogique de l'Académie de Montpellier, Dossier sur l'exclusion, document complémentaire  , (d'après le rapport du 30 Avril 1790 du Comité de Mendicité présidé par le Duc de La Rochefoucauld-Liancourt. Le comité siège de Février 1790 à Septembre 1791. Il élabore une politique révolutionnaire pour réduire la misère et circonscrire la mendicité. Il propose une action d'ensemble vis à vis des chômeurs et mendiants, mais aussi des vieillards, infirmes et incurables)

Forum d'un Kremlinois

L'état des prisons, des hôpitaux et des maisons de force en Europe au XVIIIe siècle, par John Howard, Traduction nouvelle et édition critique par Christian Carlier et Jacques-Guy Petit, Les Editions de l'Atelier, 1994

Gravures de Bicêtre  : Musée Carnavalet - Crédit photographique : Le grand renfermement : Histoire de l'hospice de Bicêtre, 1657-1974, par Jean Delamare et Thérèse Delamare-Riche, Maloine, Paris, 1990

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