L'Académie de Saint Luc

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Jean-Baptiste Nicolas Raguenet a suivi l'enseignement de l'Académie de Saint Luc. Cette école gratuite de dessin à Paris  organisa sept expositions en 20 ans, de 1751 à 1774 (1). Dans les livrets des expositions de 1752 et 1753 figurent des tableaux de Raguenet :


Par M. Raguenet.

199. Une Vue du Pont-neuf, d'un pied 12 pouces de haut, prise du Balcon du Roi au Vieux Louvre.
Une autre Vue, même grandeur, prise du Pavillon de Madame la Duchesse du Maine à l'Arsenal.

Par M. Raguenet, P. rue de la Licorne.

 

149. Vue de l'lsle de Notre-Dame, & partie de celle de Saint-Louis.

 

150. L'Hôtel de Ville de Paris, de l'Hôtel des Ursins. ibi. La pointe de l'Isle Saint-Louis & le Port Saint Paul, vus du coin de la rue de Seine, Quai Saint Bernard.

Le Cloître de Notre-Dame du côté des Jardins, vue de l'Isle S. Louis.

 

"L'Académie de Saint Luc était une école de peinture et sculpture gratuite, sur le modèle de l'académie fondée à Rome à la place d'une confrérie de même nom qui existait de temps immémoriaux, dans le but de relever les beaux-arts. Girolamo Muziano, peintre, graveur et mosaïste, surintandant des travaux du Vatican, en avait eu idée le premier, et le pape Grégoire XIII publia un bref à cet effet, le 15 septembre 1577. Toutefois, l'entreprise ne fut réalisée que par le peintre Federico Zuccaro, en 1593, en vertu d'une bulle de Sixte-Quint."

De 1590 à 1598, Zuccaro construisit et décora le siège de l'Académie (Accademia di San Luca). "Le surprenant édifice, dit Palais Zuccari, présente des fenêtres et des portes totalement insolites, sorte de mélange de gueules béantes et personnages monstrueux. Le palais Zuccari est aujourd'hui le siège de la Biblioteca Hertziana et de l'Institut allemand d'histoire de l'art." (http://www.art-antiquites.eu/documentation1/zuccari.html). L'Académie de St Luc existe toujours à Rome et a maintenant son siège au Palazzo Carpegna, près de la Fontaine de Trevi

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Rome, Palais Zuccari

Ancien siège de l'Académie de Saint Luc

 

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Aujourd'hui, l'Accademia Nazionale di San Luca est à la fois un centre culturel et universitaire international qui vise à promouvoir les beaux-arts et honorer le mérite d'artistes en particulier. L'académie participe à l'élection du corps professoral, à la lutte pour l'amélioration et la continuation de la grande tradition de l'art italien et la conservation des œuvres d'art (cf. statuts). Son siège est à l'adresse suivante : Piazza dell'Accademia di San Luca, 77 - 00187 Roma - Tél. : 00 39 6/6798850, 6/679884.

R-du-Haut-Moulin-2.jpgEn haut à gauche de ce plan de l'île de la Cité en 1750, extrait du Paris à travers les âges de Fedor Hoffbauer (1839-1922), on aperçoit l'église Saint Denis de la Chartre (repère F) qui jouxte la rue du Haut Moulin, où était le siège de l'Académie de St Luc : la chapelle St Symphorien de la Chartre ou chapelle St Luc.

"La rue de la Cité
Cette rue est l'artère principale de l'île et va du pont Notre-Dame au Petit-Pont ; sa dénomination est nouvelle, et elle est formée des anciennes rues de la Lanterne, de la Juiverie et du Marché-Palu.
A l'entrée de la rue de la Lanterne, au coin de la rue du Haut-Moulin, était l'église Saint-Denis-de-la-Chartre, ainsi appelée d'une chartre ou prison qui en était voisine, et où, suivant une tradition, saint Denis avait été enfermé ; elle datait du XIe siècle et fut démolie en 1810. Les maisons qui avoisinaient cette église jusqu'à la rivière formaient le Bas de Saint-Denis et étaient un lieu d'asile pour les ouvriers, qui pouvaient y travailler sans maîtrise. Près de Saint-Denis et dans la rue du Haut-Moulin était la chapelle Saint-Symphorien-de-la-Chartre, qui fut cédée en 1702 à la communauté des peintres, sculpteurs et graveurs, dite Académie de Saint-Luc. Cette académie datait de 1391 ; elle fut réunie à l'académie royale de sculpture et de peinture en 1676 ; mais elle continua de subsister comme maîtrise des peintres, sculpteurs, graveurs et enlumineurs. Elle renfermait, depuis 1706, au-dessus de sa chapelle, une école de dessin qui ne ressemblait guère à la fastueuse école des Beaux-Arts, mais d'où, en revanche, sont sortis les meilleurs artistes du XVIIIe siècle.
La rue de la Juiverie tirait son nom des Juifs qui y étaient parqués au XIIe siècle : ils y avaient des écoles et une synagogue, qui fut remplacée en 1183 par l'église de la Madeleine. Cette église, située au coin de la rue de la Licorne, était le siége «de la grande confrérie des seigneurs, prêtres, bourgeois et bourgeoises de Paris, laquelle est la mère de toutes les confréries, car elle est si ancienne qu'on ne sait pas quand elle a commencé [Piganiol de la Force, t. I, p. 436.].» Tous les rois et reines ont fait partie de cette confrérie, qui a subsisté jusqu'en 1789. En face de l'église de la Madeleine était le cabaret de la Pomme-de-Pin, dont nous avons parlé ailleurs [Hist. gén. de Paris, p. 43 et 82.].
La rue du Marché-Palu devait son nom à un marché qui y existait depuis le temps des Romains et qui était situé dans un terrain marécageux (palus). C'est dans cette rue qu'habitait le boulanger François, qui fut massacré en 1789 dans une émeute populaire, et dont la mort amena la proclamation de la loi martiale."
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                     Théophile Lavallée, Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours, Paris, 1857

"En 1704, le bâtiment fut cédé à la Communauté des peintres, sculpteurs et graveurs, qui le rétablirent, le décorèrent et placèrent sur l'autel un tableau représentant saint Luc, leur patron. Depuis ce changement, ce bâtiment a porté le nom de Chapelle de Saint-Luc. Devenu, en 1792, propriété nationale, il a été vendu, et sert aujourd'hui de magasin à un potier."

"(...) La communauté des peintres, sculpteurs et graveurs de Paris existait depuis longtemps comme la plupart des autres corps de métiers ou professions. Cette communauté obtint, en 1704, la chapelle de Saint-Symphorien, dont j'ai parlé ; elle la fit réparer et embellir; et, autorisée par lettres patentes du 17 novembre 1706, elle établit dans une partie de cette chapelle une école de dessin. Il est présumable que cette école reçut alors le titre d'Académie, qu'elle a constamment porté depuis. Elle avait des concours, des prix et des expositions qu'elle faisait en divers lieux. Cette société, de laquelle il n'est sorti que très-peu d'ouvrages dignes d'être cités, se maintint jusque vers l'an 1776. Alors les élèves de l'école Saint-Luc se réunirent à ceux de l'Académie Royale, qui, pour les recevoir, fit disposer une seconde salle au Louvre consacrée à l'étude du modèle.";

                                                                                          Jacques-Antoine Dulaure, Histoire physique, civile et morale de Paris, Furne, Paris, 1839

http://www.peintures-saint-luc.com/Library/saintluc_clip_image004.jpgL’origine du nom de Saint-Luc
"Le nom de Saint-Luc a été retenu en référence au patron des peintres, Saint  Luc. La légende raconte en effet que l’apôtre Luc, médecin d’origine et compagnon de Paul, avait des talents de peintre. A la fin de sa vie, il aurait recueilli avec lui la Vierge dont il aurait réalisé un certain nombre d'icônes qui lui sont encore aujourd’hui dévotement attribuées. Ce sont les vierges dites de Vladimir, de Jérusalem, de Tikhvine, de Smolensk, de Częstochowa..
Dès le XIVe siècle, les maîtres peintres se sont placés sous son protectorat. Ainsi on a vu naître en Italie, aux Pays-Bas et également en France des Guildes de Saint-Luc appelées aussi corporations, confréries ou compagnies de Saint-Luc, organisations strictement réglementées de type corporatives dans lesquels se réunissaient les maîtres peintres.
La fête de la Saint-Luc, le 18 octobre, a été longtemps célébrée par ces corporations de peintres ; à cette occasion les patrons invitaient leurs compagnons à un grand banquet ; c’était l’occasion de décorer les plus anciens et renouveler à chacun les tenues de travail pour l’année à venir. Abandonnée pendant plusieurs décennies, la tradition de fêter la Saint-Luc semble revenir au goût du jour." (Peintures Saint-Luc)

Les guildes
Avant l'existence des académies de peinture, les futurs peintres rejoignaient des guildes pour se former. (Hollande, Allemagne, Italie...). "Les guildes de peintres étaient appelées « guildes de Saint-Luc », du nom de leur patron Saint-Luc. Les guildes transmettaient les connaissances artisanales ainsi que l'art de la préparation de la peinture, de génération en génération. Au sein de cette corporation, le maître enseignait au compagnon et à l'élève. L'élève apprenait à pulvériser les pigments et à incorporer les liants tandis que le compagnon s'initiait au mélange des couleurs et réalisait l'ébauche préparatoire. Lorsque le compagnon était considéré assez compétent, il devenait maître à son tour, ouvrait son propre atelier et jouissait dès lors d'un plus grand prestige. (…) Une association de maîtres peintres, lieu de critiques artistiques et atelier de peinture, devenait la première académie possédant une structure règlementée. L'art de fabriquer les peintures occupait une place prépondérante dans la formation." (Old Holland Classic Colours)

Si le registre des maîtrises (2) fait mention de la réception de Jean-Baptiste Nicolas Raguenet comme Maître Chandelier, le  5 juin 1741 (25 ans), il est en revanche impossible de trouver trace d'une réception comme Maître Peintre, tant pour le père que pour le fils.

Reception JBR 5jun1741

On l'a vu sur le Rag'blog, l'exercice des métiers était réglementé par le régime des corporations. Il existait pourtant des zones franches, des "enclos privilégiés" où les métiers se pratiquaient sans lettres de maîtrise, ni visite des jurés parisiens (Bas Saint Denis, Cour Saint Benoît, Saint Germain des Prés, Saint Antoine des Champs, Temple, ...). D'autres exceptions  laissaient encore leur chance à ceux qui ne pouvaient s'offrir l'accès à la maîtrise -dont Raguenet a pu être-. Ce sont les expositions de la place Dauphine, si joliment évoquées par Charles Lefeuve (1818-1882) : "Les peintres qui n'étaient pas membres de l'Académie exposaient tous les ans, le jour de la petite Fête-Dieu, leurs tableaux sur la place Dauphine. Au milieu s'élevait un reposoir, exubérant de fleurs nouvelles, et l'exhibition de la voie publique y gagnait un souffle de fraîcheur, de poésie, d'inspiration divine, que le salon de la grande exposition se gardait d'exhaler" (Les anciennes maisons de Paris. Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Reinwald, Paris, 1875). Quant à la corporation, elle n'était pas en reste pour négocier pour son propre compte des franchises de taxes auprès du Roi.

Exemption des contributions fiscales

La corporation des peintres et sculpteurs ou Académie de Saint Luc bénéficie de privilèges fiscaux.
"En 1723, des maîtres invoquent leur école de dessin pour que la corporation soit exemptée de la création des maîtrises à l’occasion de l’avènement de Louis XV : « cette école qui devient de jour en jour plus nombreuse et plus florissante, sans être à charge à Sa Majesté, s’avilirait si l’on admettait dans lesdits arts des personnes sans expérience, ni capacité qui ne devraient leur réception qu’à la finance qu’ils auraient payée » (*). Suite à cette requête, « le Roi en son Conseil a confirmé les lettres patentes […] au moyen de quoi il ne pourra être reçu aucun maître desdits arts que suivant et conformément aux statuts et règlements de ladite communauté, à la charge pour elle de continuer gratuitement les leçons de dessin, peinture, architecture, géométrie, sculpture, perspective et anatomie qu’elle est dans l’usage de donner ». En 1729, et pour les mêmes motifs, la corporation ne paie pas non plus le droit royal de confirmation des offices municipaux [...]. En 1743, ses élèves sont exemptés du service de la milice, alors que les élèves de l’Académie royale n’en sont définitivement exemptés que le 29 avril 1775 par décision royale. En 1747, elle est aussi exemptée des taxes sur les offices d’inspecteurs et contrôleurs dans les communautés créés par l’édit de février 1745. Enfin, jusqu’en 1776, date à laquelle est fermée l’école de dessin de la corporation, cette dernière ne paie pas la taxe d’industrie et de commerce, qui touche les activités artisanales et commerçantes dans le cadre des réformes fiscales mises en œuvre au XVIIIe siècle. C’est bien grâce à son école de dessin, gratuite et publique, et à son titre d’académie de Saint-Luc que la corporation des maîtres peintres bénéficie d’un statut juridique et fiscal qui l’exempte des impôts payés par les autres communautés de métier.

(*) Archives nationales, Paris. E974/B/271, Arrêt sur requête du Conseil d'Etat du 27 septembre 1723. Il importe de noter que ces exemptions fiscales ont été accordées après requête, et donc à la demande de la corporation."

                           Charlotte Guichard, Arts libéraux et arts libres à Paris au XVIIIe siècle : Peintres et sculpteurs entre corporation et Académie royale, Revue d'histoire moderne et contemporaine, 2002/3 no49-3, p. 54-68

Conflits au sein de la corporation

« Il n’y avait sous l’invocation de Saint-Luc, qu’une maîtrise, une communauté : mais cette maîtrise, cette communauté, rassemblait deux sortes de membres, qui tous y étaient reçus maîtres. L’un des membres était composé des maîtres véritablement peintres ou sculpteurs; ils méritaient le nom d’Académiciens; ils en faisaient toutes les fonctions; dessinant, peignant, sculptant. [… ] L’autre membre était composé de la mécanique de ces deux Arts; c’est-à-dire, des peintres en bâtiment, des marbriers, des étoffeurs, des doreurs, des sculpteurs en bois, des enlumineurs. »

                           Katie Sott, Hierarchy, liberty and order: languages of art and institutional conflict in Paris (1766-1776), Oxford Art Journal, 12/2, 1989, p. 59-70 (cité par Charlotte Guichard)

 

Notes :

(1) 1751, 1752, 1753, 1756, 1762, 1764 et 1774.

"La plus grande difficulté était encore d'obtenir la permission d'ouvrir leurs Expositions, et de triompher des obstacles que leur suscitait la sourde hostilité de l'Académie Royale. Cela regardait leurs protecteurs, c'est-à-dire le marquis de Voyer, fils du comte d'Argenson, ministre de la guerre, et son cousin, le marquis de Paulmy, fils du marquis d'Argenson, l'ancien ministre des affaires étrangères.

L'appui de ces deux personnages ne fit pas défaut à l'Académie de Saint Luc, et c'est à eux, au dernier surtout, qu'elle dut la faculté d'ouvrir les sept Expositions que nous connaissons. Ils firent encore davantage pour cette protégée si menacée, et par trois fois, comme nous l'avons déjà vu, (1752, 1753, 1756), le marquis de Voyer lui offrit un asile dans sa propre demeure, à l'Arsenal."

                                  Jules Marie Joseph Guiffrey, Livrets des expositions de l'Académie de Saint-Luc à Paris
                                  pendant les années 1751, 1752, 1753, 1756, 1762, 1764 et 1774
,
                                  avec une notice bibliographique et une table, Baur et Detaille, Paris, 1872

(2) Registre des jurandes et maîtrises de la ville de Paris (1585-1790), Y9306-9334, Archives Nationales, Paris

 

Sources et liens :

http://lucyvivante.net/2011/05/31/accademia-nazionale-di-san-luca-rome/
http://www.flickr.com/photos/dealvariis/sets/72157622529111724/
http://rometour.org/palazzo-carpegna-accademia-di-san-luca-academy-saint-luke-gallery-rome.html
http://www.terminartors.com/museumprofile/Galleria_dell_Accademia_di_San_Luca-Rome-Italy
http://www.arte-argomenti.org/schede/sanluca/sanluca.htm
http://www.peintures-saint-luc.com

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