Raguenet à l'hospice (1/4)

Publié le par Bloggesse

 CI-GÎT
NICOLAS-JEAN-BAPTISTE
RAGUENET

NÉ LE 23 JUILLET 1715
À PARIS
(PAROISSE SAINT SULPICE)

  MORT LE 17 AVRIL 1793
À GENTILLY
(HOSPICE DE BICETRE)

C'est l'assistance publique qui recueillit Raguenet à la fin de sa vie. Comment arriva-t-il à l'hospice ? Fut-il "ramassé" par la maréchaussée qui arrêtait les mendiants ? Fut-il secouru par le Bureau de Charité de sa paroisse ? Après sa mort, où fut-il enterré ? Autant de questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre avec l'aide des registres de Bicêtre, au long de 4 articles :

- Raguenet à l'hospice
- Infirmité
- Raguenet dans la tourmente révolutionnaire
- Fosse commune pour Raguenet 

A court d'argent, Nicolas Jean-Baptiste Raguenet vendit son atelier en 1790. Quelque temps plus tard, cherchant un toit, il fit son entrée à l'hospice de Bicêtre en février 1793.

« Les cruelles misères qu'avait amenées tout un ensemble d'événements désastreux, tels que le rigoureux hiver de 1788 à 1789, le renchérissement exorbitant des subsistances, le chômage des corps de métiers résultant des bouleversements politiques, recommandaient d'une manière toute particulière à la sollicitude de l'Assemblée [Assemblée constituante de juin 1789] la cause des pauvres et des malheureux. Désireuse de porter remède à une situation qui devenait de jour en jour plus critique, l'Assemblée institua un Comité pour l'extinction de la mendicité, composé de membres du clergé, de la noblesse et du tiers état connus par leurs sentiments de philanthropie et leur esprit de charité. Cette commission, présidée par le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, ne comprenait au début que quatre membres, savoir : MM. de Liancourt, Massieu, Prieur et l'abbé d'Abbecourt ; elle s'adjoignit, le 2 avril 1790, les évêques de Rodez et d'Oléron, l'abbé Bonnefoy, MM. de Crotot, Guillotin et David, plus MM. de Virieu et Barère de Vieuzac à titre de suppléants. »

L'assistance publique à Paris pendant la Révolution, par Alexandre Tuetey, Imprimerie Nationale, Paris, 1895

En ce début d'année 1793, la France parvenue aux deux tiers de sa Révolution, décapitait son Roi le mercredi 21 janvier. Un peu plus d'une semaine après, Raguenet se présentait à la porterie de Bicêtre, le lundi 2 février. Le registre des entrées précise qu'il était muni d'un "billet de réception comme bon pauvre (1), signé du citoyen Le Camus, administrateur des établissements publics, d'après le visa du citoyen Thouret, commissaire des hôpitaux".

Quelques jours avant, le 28 janvier, les administrateurs de l'Hôtel Dieu ou du Grand Bureau des Pauvres (rue de la Chaise 75007 Paris) lui avaient délivré ce billet d'admission pour Bicêtre.

Jean et Thérèse Delamare nous décrivent ces formalités :

« L'infirme ou le vieillard indigent qui désirait entrer à l'hospice devait se faire recevoir par le Bureau de la Pitié. Il devait être de sexe masculin, en principe âgé de plus de soixante ans, et originaire de Paris ou y être domicilié depuis deux ans au moins. Il lui fallait en outre justifier de son état par un extrait de baptême et un certificat de son curé ou d'un médecin. »
                                                                     Le grand renfermement : Histoire de l'hospice de Bicêtre, 1657-1974
                                                                   par Jean Delamare et Thérèse Delamare-Riche, Maloine, Paris, 1990

« les vieilles gens et les petits enfants de toutes la paroisses de la ville et des faubourgs, connus et domiciliés, et qui sont hors d'état de gagner leur vie par leur travail […] sont à l'aumône du [Bureau des Pauvres] qui leur est payée chaque semaine, et restent sur les paroisses en leurs demeures, en attendant qu'ils puissent être placés et logés […]. ».
                        Grand Bureau des Pauvres, Archives modernes, Assistance Publique, Paris

Le Grand Bureau des Pauvres (1544-1791)

« Les lettres patentes en date du 7 novembre 1544, fondent et établissent le Grand Bureau des Pauvres (1). Par ces lettres, François 1er délègue au Prévôt des marchands et aux échevins le soin des pauvres parisiens. Jusqu'alors, le Parlement avait la direction des secours à domicile. La création du Grand Bureau enlève ainsi au Parlement sa contribution au soulagement des pauvres et à l'extinction de la mendicité ; de même qu'elle le prive de la conduite de la police des pauvres. L'instauration de l'administration du Grand Bureau correspond à un double objectif : la contribution au soulagement des pauvres et le recul de la mendicité à Paris. Sa charge consiste à secourir les personnes âgées et les enfants de toutes les paroisses de Paris et de ses faubourgs qui ne sont pas en mesure de gagner leur vie. Pour cela, il dispose de divers moyens. Il assiste par le travail les personnes valides ; il distribue des secours en argent et en nature aux nécessiteux ; il organise un service médical à domicile ; il hospitalise les malades et les infirmes dans les deux maisons hospitalières qu'il gère : la Trinité pour les enfants, l'hospice des Petites-Maisons pour les malades aliénés, vénériens ou teigneux.

Installé dans une maison place de Grève, le Grand Bureau des Pauvres y demeure jusqu'à la Révolution (2). Sur le plan administratif, le Bureau est dirigé par le procureur général du Parlement. Il se compose de commissaires élus et d'un conseil supérieur. »

(1) Dans certains ouvrages, cette administration est désignée sous le nom de Bureau Général des Pauvres ou Grand Bureau des paroisses de Paris

(2) L'administration acquiert le bâtiment en 1613 ; elle y reste jusqu'en octobre 1789

Des hôpitaux à Paris, Etat des fonds des archives de l'AP-HP, XIIe-XXe siècles, par Sophie Riché et Sylvain Riquier

 

           
          

Le Grand Bureau Des Pauvres était un lieu où s'assemblaient, le lundi et le samedi, plusieurs des bourgeois les plus considérables de Paris, choisis dans chaque paroisse pour avoir soin des intérêts spirituels et temporels des pauvres dont chaque paroisse était chargée. Le procureur-général du parlement en était le chef ; il présidait toujours la compagnie par lui-même ou par quelqu'un de ses substituts ; elle fournissait des administrateurs aux hôpitaux de Paris et de sa circonscription (...) Ce bureau était situé à Paris, à la place de Grève. Il dut sa fondation à Jean Morin, prévôt des marchands, qui obtint de François 1er, en 1544, des lettres patentes qui attribuaient à ce magistrat et aux échevins l'entretien des pauvres de la ville, dont jusqu'alors le parlement avait eu la principale direction. Bientôt ce bureau se qualifia de grand bureau des pauvres, et obtint l'administration des hôpitaux de Paris, à l'exception de ceux de l'Hôtel-Dieu, des Petites-Maisons et de la Trinité, qui continuèrent à être régis par des administrateurs parliculiers. Le bureau des pauvres avait le droit de lever sur toutes les classes de la société, les pauvres seuls exceptés, une taxe d'aumône. Il avait, en conséquence, une juridiction pour les taxes, et des huissiers pour contraindre les particuliers à les payer. Sa bienfaisance était convertie en impôt. Ce bureau s'est maintenu jusqu'aux premières années de la révolution, où il fut remplacé par des administrateurs auxquels succéda le Conseil general des hospices.

Dictionnaire de la conversation et de la lecture, Belin-Mandar, Paris, 1833


                             

 

 

1Bicêtre - Registre des entrées

Adrien-Fidèle Le Camus et Michel-Augustin Thouret, qui ont co-signé l'admission, sont respectivement Administrateur du Grand Bureau des Pauvres, des Petites-Maisons et de la Trinité ; Administrateur au Département des Etablissements publics pour l'un, et Commissaire des hôpitaux de Paris ; Membre de la Commission de bienfaisance et de santé ; Gouverneur provisoire des Quinze-Vingts pour le second.

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Ruines de l'ancien château de Bicêtre
Israël Silvestre (1621-1691) crédits photographiques RMN


Un peu d'histoire

 

Le château de Bicêtre

A 6 km de la place du Châtelet vers le sud de Paris, Bicêtre, alors partie du domaine royal, accueille en 1630 le premier établissement de l'histoire française pour "soldats estropiés à la guerre pour le service du Roy". Souhaité par Henri IV, et construit par Louis XIII sur des terres ayant appartenu à l'évêque de Winchester (2) (phonétiquement à la française "Vinchestre", puis "Bichestre" et "Bicestre") l'Hospice de Bicêtre (Gentilly 94250) s'agrandit en 1647 de "l’œuvre nouvelle des Enfants-Trouvés" de Saint Vincent-de-Paul, et devint sous Louis XIV, la partie de l'Hôpital Général affectée au renfermement des pauvres, des prisonniers et des fous. Le tombereau tiré par des chevaux mettait plus d'une heure pour effectuer le trajet.

(1) Les "bons" pauvres sont distingués des "mauvais" pauvres par le caractère subi de leur oisiveté (cf. article cité dans les sources)

(2) Ville du sud de l'Angleterre dont elle fut l'ancienne capitale (Hampshire). "Avant de devenir un centre hospitalo-universitaire moderne, Bicêtre fut successivement un château, un repaire de voleurs, une prison et un hospice. Son histoire est intimement liée à l’histoire de France et aux événements révolutionnaires. Cet hôpital date du XIIIe siècle, quand Louis XIII donne en 1223 à son premier cuisinier (appelé maître-queulx) un domaine au sud de Paris, au milieu des bois, sur le plateau de Gentilly, qui s’appellera la Grange-aux-Queulx. Messire Jehan de Pontoise, évêque de Winchester et ambassadeur d’Angleterre en France, rachète ce domaine et y construit le château de Winchester. Mais en 1294, Philippe le Bel, en guerre contre les Anglais, confisque le château à titre de représailles. L’évêque de Winchester ne va récupérer son bien qu’en 1301. D’après la légende, le nom anglais de Winchester, difficile à prononcer pour un Français, s’est peu à peu transformé en Wincestre, Wicestre, Bicestre puis Bicêtre." Dr Patrice Bourrée, Médecine Générale, Centre Hospitalier Universitaire Kremlin Bicêtre

«(...) Bicetre apparaît donc comme un établissement singulièrement composite : à la fois maison de retraite pour vieillards, indigents, infirmerie temporaire pour certaines affections, asile d'aliénés. Le souci de charité univoque au départ n'est certes pas absent. Mais il se mêle inextricablement à une volonté d'isolement, de mise à l'écart, d'éléments considérés comme constituant, à des titres divers, une sorte de rebut social échappant à tout espoir d'amendement ou de guérison (...) A quelques exceptions près, il ne s'agit pas de soigner. il s'agit d'assurer la survie, dans des conditions considérées comme à peu près acceptables selon les moeurs du temps, des déshérités que la société semble avoir définitivement rejetés hors des cadres de sa vie quotidienne.»

Le grand renfermement : Histoire de l'hospice de Bicêtre, 1657-1974, par Jean Delamare et Thérèse Delamare-Riche, Maloine, Paris, 1990

 

L'enfermement des pauvres

«  Depuis plusieurs siècles, Paris et ses environs étaient infestés d'une foule de vagabonds et de pauvres. La plupart, gens sans aveu, mendiants de profession, tenaient leurs quartiers généraux dans les Cours des Miracles. On nommait ainsi leurs repaires, parce, qu'en y entrant ils déposaient le costume de leur rôle. Les aveugles voyaient clair, les paralytiques recouvraient l'usage de leurs membres, les boiteux étaient redressés. Tous les moyens leur semblaient bons pour exciter la compassion des passants. Au besoin, ils demandaient effrontément l'aumône, l'épée au côté et la main sur la garde. C'était, au milieu de Paris, une société organisée, une peuplade indépendante, ne reconnaissant ni loi, ni religion, ni supérieur, ni police. »
                                Histoire de Bicêtre d'après des documents historiques, par Paul Bru, Lecrosnier et Babé, Paris, 1890

« Depuis longtemps, les rues de Paris servaient de refuge à une masse considérable de mendiants, de vagabonds et de malandrins de toutes espèces. Ceux-ci étaient organisés en  véritables "confréries" hiérarchisées et spécialisées dans la mendicité, la grivèlerie ou le vol, parfois l'attaque à main armée. Le pouvoir royal avait, à de nombreuses reprises, tenté d'y mettre bon ordre. Se succédant au cours du XVIe siècle, plusieurs ordonnances avaient prévu (...) l'expulsion hors de Paris de tous les vagabonds qui n'étaient pas originaires de la capitale. Le 29 août et le 24 octobre 1596, le Parlement de Paris consacre encore deux arrêts à ce sujet :
       "Injonction très expresse est faite à tous vagabonds, gens sans aveu et sans maître et à tous les pauvres valides qui ne sont pas de Paris d'en sortir dans les vingt-quatre heures et de se retirer chacun au lieu de sa naissance à peine d'être pendus et étranglés sans forme ni figure de procès. Ordonne qu'afin qu'ils fussent
reconnus, ils fussent rasés et que, pour empêcher qu'ils ne revinssent ou qu'il n'en revint d'autres à Paris, il serait commis des archers à chacune des portes de la ville.
" »
                                Le grand renfermement : Histoire de l'hospice de Bicêtre, 1657-1974
                                par Jean Delamare et Thérèse Delamare-Riche, Maloine, Paris, 1990

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